A l’affut des tétras lyres – épisode 4…

DSC_4837_20150524_064456  C1 Bon pour ceux qui suivent évacuons tout de suite une question : aucun article ne porte le titre « d’épisode 3 », mais vous aurez bien compris que c’est la traversée du Glandasse qui en a tenu lieu.

En cette fin mai Pascal m’avait donné deux nouvelles importantes : les parades de tétras étaient en net déclin, c’était sans doute le dernier week-end intéressant, et après quelques bivouacs sur le plateau il venait de découvrir une nouvelle arène, moins en altitude et fréquentée par pas moins de sept coqs !

Le temps étant plutôt correct pour ce week-end de Pentecôte, nous prenons rendez-vous sur le plateau du Vercors pour le samedi (je retrouve là-haut Pascal, monté dès le vendredi soir). Sur la route je réalise que ça fait un bon moment que je ne suis plus passé dans le Trièves, et ça fait plaisir de revoir Chichilianne ! Je pars de la Richardière où il y a un peu de monde, sans que ce soit la foule des grands jours. Il faut dire que le vent du nord très sensible et les nuages rendent l’ambiance plutôt austère. La montée vers le Pas de l’Aiguille me semble incroyablement facile et rapide en comparaison des accès par le Diois.

L’arrivée sur le plateau est presque lugubre avec le vent froid qui souffle et pousse de gros nuages gris : les randonneurs en nombre au Pas ont tous mis toutes les épaisseurs ! Je ne détaille pas la suite du parcours pour préserver la tranquilité des tétras, et je retrouve donc Pascal comme convenu.

Je l’avais vu il n’y a pas bien longtemps mais c’est encore un grand plaisir de le retrouver, et sans tarder il m’emmène faire un tour sur l’arène pour m’expliquer comment y interagissent les coqs. Il a deux points d’affut dont l’un est absolument incroyable : en plein cœur de l’arène. Le seul hic est que ça semble absolument impossible d’y accéder pour mon gabarit. Quand il en sort je m’y faufile et étonnamment c’est plus spacieux que l’on pourrait l’imaginer, sans être confortable pour autant, notamment en hauteur et pour les jambes ! Mais enfin il faut reconnaître que l’illusion est très bien faite et que l’on n’imaginerait jamais pouvoir se poser là…

Nous gagnons ensuite un promontoire qui domine le site et on finit l’après-midi à prendre le soleil et flâner en regardant les mésanges qui virevoltent dans les pins à côté ou les randonneurs qui passent sur le sentier.

Le jour baisse, et les randonneurs se font plus rares, quand deux randonneurs débouchent d’une prairie et avancent sur le sentier, en semblant s’interroger sur la direction à suivre : la carte est dépliée et on les voit montrer du doigt des points opposés. Ils avancent encore un peu et j’entends Pascal qui marmonne « flûte, ah c’est pas vrai ! ». Pour ma part, je ne comprends pas encore la catastrophe : ils font pour l’instant une pause. Puis, les sacs au sol, ils se baladent un peu dans les environs et ne tardent pas à se poser pour de bon. Je comprends alors : ils vont poser leur bivouac juste au pied de l’arène !

Les conjectures vont alors bon train : d’un côté il se peut que cela ne change rien, car ils dormiront tranquillement au petit matin, mais d’un autre côté ça peut aussi être la catastrophe, si à 6h du matin il y en a un qui sort soulager un besoin naturel avec la frontale allumée en sifflotant… C’est d’autant plus frustrant que de notre promontoire qui couvre une portion importante du plateau, on voit que tout est désert partout, et qu’il y a de nombreuses superbes clairières à l’herbe grasse et bien ensoleillées à proximité : pourquoi se sont ils arrêtés juste dans ce petit racoin à l’ombre dès 19h ??

Nous hésitons quoi faire : je propose à Pascal sans trop de sérieux de reprendre les sacs à dos, de venir près d’eux par le GR, puis juste à côté que je crie à Pascal « on pourrait bivouaquer là, ça à l’air pas mal ? » Il me répondrait alors sur le ton de celui qui connait bien, qu’il vaut infiniment mieux aller un peu plus loin où l’herbe est bien meilleure, où il n’y a pas d’horribles scialets et où ne sévit pas la bête du Vercors qui a fait disparaître tant de randonneurs ayant posé leur bivouac ici… Une autre option serait, comme ils ont planté leur tente trop tôt, que je les retrouve avec une allure de garde en disant « vous avez planté votre tente avant l’heure : 1000 euros d’amende » ! Devant leur mine déconfite je prendrais alors un air bonhomme et entendu en leur disant « allez, marchez encore une dizaine de minutes jusqu’à la source là-bas et on dira que je n’ai rien vu »… Mais bon, mon honnêteté foncière m’empêche de recourir à de tels subterfuges et la question ne trouve toujours pas de solution.

Finalement, nous nous décidons à descendre les voir pour les prévenir et leur demander de se faire des plus discrets le lendemain matin, au moins entre 5 et 7 heures. Ils sont du reste plutôt sympathiques et nous apprennent qu’ils sont adeptes de course d’orientation : malheureusement ils cherchaient une source et se sont perdus, d’où leur arrivée ici… Je ne dis rien mais intérieurement je commence à me dire que décidément, c’est la Providence qui veut m’empêcher d’observer les tétras… On leur montre le point qu’ils souhaitaient rejoindre qui n’est pas bien loin mais manifestement, ils resteront ici…

Nous regagnons notre lieu de bivouac, le soir tombe. Cette fois, compte tenu de la situation de l’arène, il est impensable de planter la tente affut en plein milieu de l’arène. J’avoue d’ailleurs que quand Pascal m’avait donné le lieu approximatif de l’arène, je m’étais secrètement réjoui en me disant que l’accès et l’affut seraient bien moins fatigants que sur le Glandasse. Mais là cette problématique de l’affut sur l’arène entraîne une conséquence que je n’avais pas vue : il faudra gagner l’affut de nuit, et donc marcher un moment pas complètement négligeable sans frontale et sur un terrain assez piégeux, le tout après s’être levé à 4h du matin…

Pascal a le don encore une fois de m’encourager le soir quand on se sépare pour gagner nos bivouacs : « il y aura pile un petit croissant de lune qui va bien » ! Je lis un moment en profitant de la frontale comme au moins il n’y a pas à craindre de déranger les tétras ici. Malgré le récit vivant des souvenirs de Marcel Pagnol, la fatigue me gagne et je sors de la tente la nuit tombée ; je vois alors un beau petit croissant de Lune : s’il est là ce soir, c’est qu’il ne sera pas là demain, et nous ferons donc tout le parcours à l’obscure clarté des étoiles…

Je ne tarde pas à m’endormir, il faut dire que l’emplacement de bivouac est particulièrement confortable : dans l’herbe grasse, bien à plat et à l’abri du vent. Je suis réveillé en plein milieu de la nuit par un frottement important sur ma toile, venant de l’extérieur. Je suppose que c’est Pascal qui vient me réveiller (ce que nous avions convenu) et j’émerge doucement. Mais je ne distingue plus d’autre bruit et je me dis alors qu’il est urgent de ne pas émerger plus : c’est sans doute une bestiole qui s’est pris dans les haubans, et si vraiment c’est Pascal il insistera… La suite de la nuit est calme, ce n’était donc pas Pascal.

La fin de nuit est quand même mauvaise car je cauchemarde : je rêve qu’il y a un monde fou qui arrive sur l’arène, Pascal les chasse inlassablement en finissant par s’énerver et en en venant presque aux mains, alors que de mon côté je rumine abattu en me disant « de toute façon c’est fichu, c’est évident » ; d’autant qu’en cette fin de nuit dans mon rêve le soleil est déjà haut dans le ciel !

Enfin tout à coup une lumière surgit et j’entends la voix de Pascal, « c’est l’heure », pile au moment où ma montre sonne : 4h15 ! Je m’habille rapidement avec toutes mes épaisseurs disponibles et c’est parti !

Bien qu’il n’y ait pas de lune le regard s’habitue tout de même et je suis Pascal sans trop de difficultés (heureusement de son côté il connaît par cœur le parcours : « attention ici il y a un creux », etc)… Nous arrivons à proximité de l’arène ; craignant de ne pas retrouver l’entrée de son affut assez vite (il est déjà plus de 4h30), je lui demande de m’amener près de l’entrée ce qu’il fait efficacement. Je me lance alors dans la séance de contorsion et je respire enfin une fois sous l’affut : les tétras peuvent venir maintenant !

Il me faut encore un petit moment pour me positionner correctement et mettre en place le collier de pied de l’objectif sur le trépied (pas si facile dans le noir) ! Enfin me voilà installé correctement, je patiente, en réalisant que je suis plus confortable que je ne l’imaginais, notamment par rapport au vent froid dont je suis parfaitement coupé.

Enfin un peu après 5h le premier « pchouiit » se fait entendre pas bien loin, et d’une manière parfaitement synchronisée les gloussements nombreux se font entendre de tous les côtés : c’est vraiment magique et très impressionnant. Au bout d’un moment, alors que le chant est toujours soutenu, j’essaye de mettre mon œil derrière l’objectif pour voir si j’arrive à repérer quelques coqs (pas question de prendre des photos, il fait encore trop sombre). Mais le toit de l’affut est tellement près du viseur de l’appareil que j’ai du mal à y mettre ma tête, et c’est alors la catastrophe : j’entends le départ d’un vol lourd à proximité immédiate de l’affut suivi en quelques instants de tous les autres tétras… Je réalise alors que je devais avoir un coq que je n’ai pas entendu vraiment juste à côté, et le bruit du frottement de ma tête sur le tissu l’aura fait fuir…

La mort dans l’âme je patiente ; je n’ose pas bouger pour regarder ma montre mais je dirais qu’il s’écoule bien un quart d’heure et tout à coup, je réentends à côté un « pchouiit » suivi à nouveau du chant qui repart de tous les côtés en même temps ! Ouf !! J’attends sans oser bouger d’un cheveu comme il y en a encore pour un moment avant de pouvoir faire des photos et comme je ne veux plus prendre de risques mais au contraire qu’ils se rassurent. Las, au bout d’à peine une minute c’est à nouveau l’envolée générale… Cette fois ça semble mal parti, et je m’en veux vraiment de les avoir alertés, même si je ne comprends pas leur second départ…

La luminosité s’améliore doucement et en regardant entre les mailles du filet, j’aperçois un tétras en observation attentive, pas bien loin. Je me dis que peut-être lui au moins se remettra à chanter un peu plus tard. Mais à nouveau au bout d’un moment le chant repart de façon parfaitement synchronisée entre tous les tétras : je respire !

Cette fois la luminosité est correcte et permet de prendre des photos, de comprendre une partie de la scène (une partie seulement car mon champ de vision est tout de même très réduit). J’ai en face de moi un coq, et sur sa gauche il y en a un autre qui va et vient, manifestement le dominant. Au départ il y a quelques échauffourées avec celui que j’ai devant l’affut, mais plus tard il suffit que le dominant s’avance pour que l’autre recule. Il y en a un autre à gauche du dominant, et du coup le dominant passe sont temps à aller rabrouer alternativement ses deux voisins. Il y en a d’autres sur l’arrière de mon affut mais je ne peux pas les voir, et d’autres encore sur les extrémités que je ne vois pas non plus. Je me régale en tout cas, l’ambiance est vraiment extraordinaire au milieu de tout ça.

Je vois que le soleil commence à bien éclairer les alentours et j’essaye quelques photos en plan plus large mais l’AF rame beaucoup (souci ponctuel pendant quelques minutes ?). Je vois que l’arène devrait passer au soleil sous peu ce qui devrait améliorer les choses d’autant que je ne serai pas en contre jour cette fois. Mais patatras, les coqs s’envolent à nouveau tous d’un coup…

Flûte, il est 6h45 et je me demande s’ils reviendront à nouveau. Mais cette fois j’ai vite ma réponse car je vois parfaitement nos deux randonneurs en contrebas qui discutent et qui prennent tranquillement leur petit déjeuner… C’est d’autant plus rageant que j’entends encore un bon moment les coqs qui chantent sur l’arrière ; si au moins les randonneurs n’étaient que de passage on pourrait espérer un retour sur l’arène mais là les randonneurs ne semblent manifestement pas pressés de repartir donc il n’y a plus d’espoir.

Comme convenu avec Pascal j’attends qu’il me donne son OK pour sortir comme il voit bien mieux que moi l’ensemble de l’arène avec sa position en retrait. Et au final je reste encore un long moment sous l’affut (il ne faudrait pas que les tétras me voient en sortir).

Finalement Pascal arrive et c’est la sortie. On passe un petit moment à rediscuter de la parade et de ses sueurs froides. J’ai au final un sentiment très partagé sur cet affut : en regardant la bouteille à moitié pleine je me dis que globalement c’est réussi, on a profité de l’ambiance et pu voir des biens jolies scènes qui reviennent de loin car après les premiers départs ça semblait vraiment compromis. Et puis si je regarde la bouteille à moitié vide je me dis que les deux randonneurs nous ont fait perdre les moments les plus précieux avec les beaux rayons de soleil qui vont bien (et que l’on n’a pas tous les jours), et que c’est tout de même une sacrée malchance qu’ils soient venus poser leur bivouac pile à cet endroit…

Enfin mon tempérament plutôt optimiste me fait plutôt envisager les choses sous l’angle de la bouteille à moitié pleine, même si je dois bien avouer qu’à l’heure encore où j’écris ces lignes j’ai une forte amertume liée à cette fin d’affut tronquée.

Nous regagnons notre promontoire pour grignoter et se réchauffer tranquillement au soleil. Je bouquine un moment pendant que Pascal consigne très précisément les observations de la matinée dans son petit carnet. Puis je ne tarde pas à m’effondrer un moment pour une petite sieste.

La journée avance et les gros nuages viennent à nouveau déborder sur le plateau, je prends le chemin du retour accompagné de Pascal pour avoir l’idée d’un site qui pourrait aussi être propice aux parades. Nous prenons un pique-nique frisquet là-haut avant de se séparer : il repart pour son dernier affut de la saison alors que je retourne au Pas de l’Aiguille pour retourner à la civilisation.

A l’approche du pas je retrouve à nouveau la foule et je descends, en profitant de quelques bouquetins qui paressent dans les ravines au sud du sentier.

C’était très probablement le dernier affut de tétras de cette année. J’aurai vécu grâce à Pascal des moments vraiment extrêmement forts sur ces quatre dernières sorties, c’était fabuleux et un très grand merci à lui ! Je me demande d’ailleurs avec un peu d’inquiétude si les randonnées à venir ne vont pas me sembler particulièrement fades et banales après celles-ci…

Voici une petite vidéo de la parade, volontairement peu triturée pour conserver l’ambiance au maximum :

Et maintenant place aux photos !

Ambiance plutôt fraîche malgré quelques rayons de soleil en débouchant au Pas de l’Aiguille. DSC_4529_20150523_140608  C1 Il y a déjà beaucoup de monde qui traîne autour de la cabane… DSC_4536_20150523_140740  C1 Et je poursuis mon chemin, dans le paradis printanier des hauts plateaux… DSC_4566_20150523_142717  C1 DSC_4569_20150523_143108  C1 L’affut incroyable de Pascal… DSC_4578_20150523_152259  C1 Nous passons le temps en observant les mésanges. DSC_4613_20150523_182329  C1 DSC_4622_20150523_182455  C1 DSC_4665_20150523_184919  C1 DSC_4872_20150524_094918  C1 DSC_4883_20150524_095019  C1 Jolis contrastes en fin de journée. DSC_4720_20150523_204404  C1 Instant critique à l’aurore : les tétras observent bien prudemment… DSC_4728_20150524_054257  C1 Et d’un seul coup c’est parti : chant en pagaille et intimidations… DSC_4745_20150524_055812  C1 DSC_4747_20150524_055949  C1 DSC_4751_20150524_060145  C1 DSC_4753_20150524_060221  C1 DSC_4758_20150524_060602  C1 DSC_4764_20150524_060652  C1 DSC_4769_20150524_060835  C1 DSC_4781_20150524_061358  C1 DSC_4796_20150524_062436  C1 DSC_4810_20150524_063209  C1 DSC_4812_20150524_063239  C1 DSC_4817_20150524_063539  C1 Le jour se lève… DSC_4830_20150524_064226  C1 DSC_4831_20150524_064254  C1 DSC_4833_20150524_064319  C1 Et patatras, nos randonneurs sortent de la tente provoquant la fuite des oiseaux… DSC_4837_20150524_064456  C1 Un peu plus tard on se réchauffe au soleil tranquillement ; Pascal consigne les observations de la matinée…DSC_4859_20150524_092526  C1

… pendant que je poursuis ma lecture (merci à Pascal pour la photo).

DSC01492x1920

Puis nous faisons un petit tour rapide sur le plateau, toujours enchanteur même s’il fait frais. DSC_4909_20150524_121109  C1 Ambiance à nouveau austère en redescendant le Pas de l’Aiguille. DSC_4938_20150524_140557  C1 Des bouquetins paressent dans les ravines… DSC_4951_20150524_141506  C1

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